lundi, 24 avril 2006
Mots & maux en politique (présentation)
Les questions de vocabulaire ont leur importance, expliquait Bracke-Desrousseaux (qui fut doublement éminent, comme philologue et comme militant guesdiste du parti socialiste SFIO), parce que derrière les questions de mots se cachent souvent des questions de fond. Ce propos de celui qu'on appelait «le père Ours» (appellation familière et respectueuse qui est à la source même du sigle de l'Office Universitaire de Recherche Socialiste) nous conduit à ouvrir cette chronique de décryptage langagier.
Le propos se veut libre, mais vise plus à ouvrir la réflexion de chacun et au débat d'idées collectif qu'à une vaine conformation bien éloignée de l'idéal socialiste d'émancipation. On remontera parfois assez loin, mais il ne faut pas toujours du passé [faire] table rase. On ne cherchera pas non plus à rêver à un âge d'or du parti socialiste passé : le congrès d'unité de 1905 résultat d'un long combat qu'éclaire l'illustre figure de Jaurès ; le Front populaire suivait la scission des néo-socialistes comme Déat et Marquet qu'une dérive constante conduisit au vichysme ; au congrès d'Épinay, en 1971, on s'envoya parfois plus d'épines que de pétales... de roses.
Nos débats ne sont pas achevés, et sans doute pas près de l'être. Si, comme le disait justement Jaurès, c'est en allant vers la mer que le fleuve est fidèle à la source, le débat sur les canalisations... mais aussi les confluences... reste un invariant dans un parti où les échanges sur l'orientation ont été, sont et seront toujours vifs.
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samedi, 08 avril 2006
Social-libéral(isme)
par BLOGMESTRE
«Tout ce que je sais, moi, c'est que je ne suis pas marxiste.»*
— Social-libéral, va !
(*Propos de Marx rapporté par Engels)
Le social-libéral ne s'affiche pas (sauf peut-être Jean-Marie Bockel), il est affiché comme tel.
Social-libéral est l'avatar moderne du révisionniste des débuts du siècles (Bernstein) avec une connotation de social-traître façon années trente (à la joyeuse époque de la tactique dite classe contre classe). Le social-libéralisme est donc l'appellation moderne du révisionnisme, péché mortel comme il se doit depuis les débats qui agitèrent la IIe Internationale dans les années 1900 à propos des positions de Bernstein.
Péché mortel, donc aucune indulgence (plénière ou partielle) possible. Le social-libéral est condamné d'avance : par définition il se veut social (pour l'accompagnement), mais a capitulé face à l'économie libérale et à la toute-puissance du Marché ce qui le disqualifie ad æternam æternum (autrement dit : pour les siècles des siècles). Car on est bien dans la logique de l'excommunication.
L'archétype du social-libéral est Tony Blair avec sa troisième voie. Le parti travailliste anglais n'a jamais été réputé pour être radical, la logique blairiste était de s'écarter du dogme étatique en matière économique. Conséquence inconsciente : le social-libéral est par essence thatchérisé. Peu importe que le Royaume-Uni et la France aient des traditions différentes. Peu importe que Tony Blair ait mis fin au règne des conservateurs et qu'il ait réinjecté massivement de l'argent dans les services publics. Par définition, ici, on n'est pas dans le rationnel mais dans le symbolique. Autrement dit, quand on prononce social-libéral, on pense (très fort) blairiste : le bûcher est d'autant plus proche que, depuis la guerre d'Irak, qui dit Blair dit compagnon de route de George Bush.
Le parti socialiste français n'a jamais caché ses divergences avec le parti travailliste britannique, non seulement eu égard à son alignement atlantiste, mais également sur ses conceptions économiques ou sociales. Cela n'empêche pas d'aucuns de poser benoîtement l'équation PS = social-libéral = Blair.
Déjà Lénine vilipendait les sociaux-démocrates révisionnistes : Bernstein d'abord, Kautsky ensuite (Un pas en avant, trois pas en arrière). Tony Blair est le Kautsky de notre époque. Tous ceux que l'on suspecte d'avoir, sur la chose économique, une vision non coulée dans le moule d'un marxisme primaire (valable pour le discours de congrès mais pas pour la réalité gestionnaire) sont réputés blairistes et donc sociaux-libéraux. Ce sont les Kautsky d'aujourd'hui, qui ne peuvent être classés que dans deux sous-catégories : les traîtres assumés ou les benêts englués sans même le savoir dans l'idéologie blairiste (des sociaux-liblaireaux, en somme).
Car le militant radical navigue fièrement sur l'océan des revendications. Le social-libéral, lui, se voit conseiller d'effectuer un stage d'urgence aux Glénans (il existe plusieurs centres des Glénans en matière de navigation idéologique). Par principe et par définition, le malheureux social-libéral subit un effet de dérive qui le fait accoster sur le littoral risque du grand patronat et de la mondialisation réunies. Il est donc urgent qu'il apprenne à se servir de la bonne boussole. L'ancien modèle de bonne boussole indiquait la seule direction de l'Est (certains militants y ont perdu le Nord). la bonne boussole moderne se borne à indiquer la meilleure manière d'aller à bâbord toute. Aller sans arrêt à gauche est une manière intellectuellement agréable de tourner en rond tout en préservant sa ligne de fond : l'inconvénient est qu'en refusant de pécher on s'empêche ainsi un peu de pêcher. (Ce qui sied tout à fait : ainsi on est sûr de ne pas pêcher en eaux troubles.)
Pris individuellement, le réputé social-libéral peut être un personnage sympathique, s'engager à tel ou tel moment dans un sens qui plaît aux navigateurs patentés. Il n'en porte pas moins la tare originelle que nul baptême n'aura effacée. Encore y a-t-il des nuances : tel ancien Premier ministre partisan du non apparaît aux uns comme un rassembleur possible ; pour les autres (voir ce militant politique professionnel qu'est, depuis bientôt quarante ans, un Alain Krivine bien présent derrière l'avenant sourire du facteur), il est toujours frappé du sceau de l'infamie.
Il reste bien sûr à expliquer un paradoxe absolu. Pourquoi, au sein de la gauche non communiste, la personnalité de Pierre Mendès-France reste-t-elle une référence absolue ? Car cet homme de courage (courage personnel et courage politique) était le symbole même non pas de la rigueur économique en soi, mais d'une attitude intellectuelle rigoureuse en matière économique.
Le discours de Guy Mollet, face à Daniel Mayer en 1946 ou à ce social-libéral avant l'heure qu'était Pierre Mendès-France était sans doute plus à gauche, marqué de cette orthodoxie guesdiste à laquelle était sincèrement attaché le fils spirituel de Bracke-Desrousseaux. Mais c'est Pierre Mendès-France, adversaire résolu de la dérive algérienne du gouvernement élu en 1956 sur le programme du Front républicain, qui a rejoint le parti socialiste autonome en 1958, avec Depreux et Savary.
Il est vrai que Mendès, tout comme Blum, aura peu gouverné. Le prétendu social-libéral commet sans doute le péché majeur : penser qu'il faut pouvoir gouverner de manière durable pour que la lutte contre les inégalités et les transformations sociales elles-mêmes puissent s'inscrire dans la durée sans être remises en cause par une alternance politique en yo-yo. Quelle horreur !
* Trouvé ceci, sur le site de (et par) Laurent Fabius, qui, dans un texte plein d'humour, illustre parfaitement le propos précédent :
« Gentiment, avec force précautions oratoires, un camarade maire prononce pour m’accueillir un long discours où le tact le cède toujours un peu à l’allusion. Il veut me faire comprendre, à moi l’ami Laurent, qu’à son avis, ce que nous autres, les responsables nationaux, nous n’aurions pas compris, c’est que le socialisme n’est pas le libéralisme. Je l’interromps pour lui dire que je veux bien croire que, comme il existe des cercles carrés et des lions à bec, il y a aussi des sociaux-libéraux. Mais n’aspirant pas à une existence aussi improbable, je n’ai jamais su exactement pourquoi certains essayaient de m’accoler ce qualificatif. Ou plutôt, je le comprends parfois trop bien.
« Reste que l’identité socialiste s’est en effet brouillée ; mais pas parce que les gouvernements socialistes ont renié leurs principes. Cette accusation est comme le péché originel : inutile de chercher à s’en défendre. Le plus illustre élu de l’Aude, Léon Blum, l’avait compris dés mai 1936 : alors que son gouvernement de Front Populaire n’était pas encore investi, on l’accusait déjà d’avoir trahi, sur la base de rumeurs concernant un discours d’un quart d’heure prononcé devant des citoyens américains. Ainsi, avait-il répondu, à peine arrivé au bord du pouvoir, le socialisme se renierait déjà. C’est tout de même un peu tôt, messieurs. »
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Du radicalisme à la radicalité
Le Trésor de la langue française informatisé n'ignore pas radical, adjectif et nom dont le premier sens est qui est relatif à la racine, à l'essence de quelque chose (ce qu'on retrouve, si l'on s'intéresse au vocabulaire, dans le radical d'un mot). Mais c'est au deuxième sens donné par le TLFi que nous nous intéresserons : Complet, total, absolu; sans exception ou atténuation, avec une évolution vers le sens qui va jusqu'au bout de chacune des conséquences impliquées par le choix initial. C'est ce qui explique sans doute la longévité historique de ce terme polysémique.
Le Dictionnaire historique de la langue française (sous la direction d'Alain Rey, éd. Le Robert) retrace l'évolution de ce terme. En 1786, on trouve trace au Royaume-Uni, à partir de l'expression radical reform, pour désigner en mauvaise part (à l'origine) et en 1820 les membres du parti libéral partisans d'une réforme démocratique totale. Et c'est avec ce sens que le mot est passé dans le vocabulaire français en 1831, avec quarante ans d'avance sur la IIIe République.
Mais c'est à ses débuts (1881) qu'il a connu un essor certain avec le partage du parti républicain entre opportunistes soucieux de stabiliser la République (et de ne pas mettre en péril l'ordre social) et radicaux désireux de voir appliquer le programme originel (notamment la suppression du Sénat). La montée du mouvement socialiste repoussa les radicaux vers le centre-gauche. Encore aura-t-il connu une certaine diversité dont témoigne le titre originel lors de la création formelle du parti en 1901 : parti républicain-radical et radical-socialiste.
Entre un Jean Zay, ministre de l'Éducation nationale du gouvernement de Front populaire assassiné par la Milice de Vichy, un Pierre Mendès-France, courageux décolonisateur, d'une part, et, d'autre part, un Edgar Faure, très modéré président du Conseil sous la IVe République, rallié sous la Ve République à de Gaulle et Pompidou, on mesure bien l'écartèlement progressif de ce parti.
La séparation définitive est intervenue en octobre 1972. Jean-Jacques Servan-Schreiber voulait accrocher le parti au centre en créant un Mouvement réformateur avec principalement le Centre démocrate de Jean Lecanuet. Cette stratégie centriste, avec comme un avant-goût d'UDF sous Giscard, avait recueilli une courte majorité au comité directeur (48 voix contre 41). Ceux des radicaux qui restaient fidèles à la gauche fondèrent alors le mouvement des radicaux de gauche (MRG), aujourd'hui parti radical de gauche (tandis que la parti radical dit «valoisien» est devenu un parti associé à l'UMP). C'est sous la présidence de Jean-Jacques Servan-Schreiber que le vieux parti radical (dit valoisien) eut son titre le plus long : parti républicain-radical et radical-socialiste réformateur. (JJSS, ministre des réformes du premier gouvernement de la présidence Giscard, fut lui-même réformé après deux semaines d'exercice pour avoir publiquement contesté les essais nucléaires à Mururoa).
Bref, la notion de radicalité s'est donc éloignée du parti radical avec le temps et il faut bien dire que, dans le couple PCF/PS des temps de l'Union de la gauche d'après Épinay et des moments heureux du programme commun, le MRG apparaissait comme une caution modérée dont l'influence restait au demeurant réelle dans le Sud-Ouest. Et pourtant, radical reprend du service dans son sens premier (radicalement, quoi !).
Du radicalisme politique, il reste quelques grandes figures historiques : Gambetta, Clemenceau, Mendès-France. Mais, pour en revenir à Mendès (qui fut du PSU et en fut même député, à Grenoble, jusqu'en 1968), la référence n'était pas la gauche la plus extrême. Aujourd'hui encore, le radical de gauche ne se sent guère proche de la gauche radicale !
Pourquoi le mot est-il revenu à la mode ? Peut-être parce qu'après bien des désillusions (à commencer par celles des ex-maoïstes), la dislocation rapide de l'Empire soviétique a mis, nolens volens, du plomb dans l'aile à la notion de révolution. Rares sont ceux qui n'ont pas encore remarqué que la mythique révolution cubaine, comme son chef, a mal vieilli. Du coup le vieux (faux-)débat bons révolutionnaires/ méchants réformistes ne peut plus se poser dans les mêmes termes. Et puis les contours entre la gauche et l'extrême-gauche sont devenus plus flous.
LO veut bien s'allier à la LCR à condition de ne pas cautionner les traîtres du PCF. La LCR veut bien faire des choses avec le PCF et les altermondialistes à condition de ne pas cautionner le PS — ou sa majorité, ou certains des partisans du non au référendum sur la constitution européenne qui lui sont suspects (suivez mon regard dans la direction de Grand-Quevilly).
Tout cela est bel et bon : cela change de la période d'après-1968 où les services d'ordre de la Ligue et du PCF se bastonnaient joyeusement et où les agressions physiques (au détriment des trotskystes, surtout) étaient la norme. Mais bon, il y a une nébuleuse de la gauche radicale (qui n'est pas radicale de gauche), avec une pincée de José Bové et deux pincées d'Attac (et quelques débats aussi internes que vifs — mais c'est une autre affaire).
On notera d'ailleurs que cette radicalité s'exprime alors même que l'idée de révolution recule (rien de plus radical qu'une révolution, tant qu'on n'en a pas fait le tour). Nos radicaux d'aujourd'hui n'envisagent plus de grand chambardement : l'idée qui domine est celle du changement ou de la résistance impulsé par le mouvement social lato sensu. Elle aura un avantage : mieux nous permettre de nous comprendre avec les Américains pour qui un radical l'est au sens courant du dictionnaire plus que dans son acception politique traditionnelle, façon IIIe ou IVe République.
Il n'empêche. Le spectre de 2002 nous hante encore. C'est pourquoi le parti socialiste élabore un projet alternatif, durable à la politique actuelle. Il n'y a évidemment rien à attendre d'une extrême-gauche qui fera prévaloir, elle, son appellation radicale contrôlée (avec label rouge, naturellement), au risque de chercher à nous replacer dans une situation où le Napoléon de la place Beauvau se verrait ouvrir un boulevard face au démagogue de Saint-Cloud.
Et pourtant, avec le Napoléon de la place Beauvau qui veut plus de réformes, on aurait droit, dans le domaine social, à des régressions réellement radicales !
P.-S. (C'est de circonstance). Sur la notion de réformisme radical, voir ce document.
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Réformisme
par BLOGMESTRE
La longue emprise du parti communiste sur la gauche française et, nolens volens, l'empreinte dont il a marqué la société (au point que l'UDR comme feu le RPR avaient un «comité central») ont pesé sur le vocabulaire : il valait mieux être révolutionnaire que réformiste car révolutionnaire, on l'était toujours — quitte à le revendiquer sur le long terme même quand Maurice Thorez affirmait qu'il fallait «savoir terminer une grève» !
C'est que le mot même de social-démocratie n'avait pas bonne presse, même chez les socialistes. L'ombre de Rosa Luxemburg et de Karl Liebknet plane encore. Du réformisme à la trahison, il n'y avait qu'un pas : c'est le ciment du discours trotskyste. D'ailleurs, Le grand Léon savait être un révolutionnaire radical dans les méthodes : il l'a bien montré quand il s'est agi de réprimer la révolte de Cronstadt.
Plutôt Bush que Gore
pour des raisons « de gauche »
On notera d'ailleurs qu'il n'y a plus de gauche révolutionnaire en France (sauf peut-être Lutte Ouvrière) : l'expression la plus courante est celle d'une gauche radicale aux contours à la fois variables et flous, qu'on appellerait mieux gauche protestataire. Or si la gauche, traditionnellement, exerce une fonction tribunicienne (c'est nécessaire aussi), elle ne saurait s'y borner : sauf à justifier, naturellement qu'il vaut mieux un gouvernement de droite bien réactionnaire que de laisser une gauche aussi molle que traîtresse faire pareil sinon pire. Mutatis mutandis, c'est l'argument de Ralph Nader* dont le maintien a permis de faire battre Al Gore et élire George Bush, dont chacun a pu mesurer depuis l'intensité de la fibre environnementale et sociale. La déclinaison hexagonale de la formule pourrait être, pour les mêmes motifs, Plutôt Sarkozy que Strauss-Kahn ou Fabius. L'injure social-démocrate a vieilli : l'épithète social-libéral (à têtes multiples et géométrie variable) la remplace.
Derrière la ligne de partage théorique (les bons révolutionnaires, les vils réformistes), la pratique a cependant été différente. Le Programme pour un gouvernement démocratique et d'union populaire (PCF, 1971, Georges Marchais étant secrétaire général adjoint du Parti) était surtout un catalogue de réformes s'inscrivant plus dans la logiqued' exercice du pouvoir que dans celle de conquête du pouvoir (au sens de prise de pouvoir), selon la formule de Léon Blum. Le Programme commun de gouvernement de 1971 (PCF, PS, MRG) s'inscrivait bien dans cette logique-là, et l'abandon ultérieur, par le PCF, du principe même de la dictature du prolétariat découlait de ce choix stratégique, avec ses heurts, ses malheurs, ses variantes.
C'est d'ailleurs sans doute une ligne de partage entre les communistes et les trotskystes : ceux qui veulent garder les mains blanches (ou plutôt rouges) n'ont pas de main... surtout dans le cambouis. Posture commode pour ceux qui appliquent systématiquement ce grand principe du regretté Pierre Dac : Contre tout ce qui est pour, pour tout ce qui est contre.
Il y a aussi un réformisme
« de droite »
Depuis quelques années, le débat s'est compliqué. Le réformisme n'est plus seulement une méthode de progrès social. Réformer est devenu le maître mot, à droite comme à gauche. Une question comme celle de la réforme de l'État correspond à des réponses qui peuvent être antagonistes. Nos sociétés se sont trouvé confrontées à des défis nouveaux, mais, pour prendre ce seul exemple, l'incontestable vieillissement (qui est individuellement une bonne chose, puisqu'il signifie que nous vivons et vivrons plus longtemps) a conduit à une réforme des retraites particulièrement contestée en 2002. On évoque — et parfois on commence par touches — une réforme du Code du travail dont le contrat «nouvelle embauche» (contrat avec une période d'essai autorisant un licenciement sans justification pendant deux ans) est une illustration.
Nicolas Sarkozy, qui s'affirme sans complexe de droite (ce qui est son droit le plus absolu et, dans une société républicaine où la diversité des opinions est heureusement la règle, correspond à un positionnement tout à fait légitime), se veut, à sa manière, réformiste. L'opposition n'est plus entre les conservateurs d'un côté et, de l'autre, ceux qui veulent changer les choses (changer la vie !) et que séparent (notamment) des divergences de méthode : réformistes ici, révolutionnaires là.
Indépendamment de la manière dont on peut apprécier le fond, le positionnement choisi par Gerhard Schröder était (est) celui des réformes permettant de préserver et de faire évoluer les dispositifs sociaux compte tenu des évolutions de fond de l'économie et de la société.
Qu'on le veuille ou non, tout le monde est devenu réformiste... sauf peut-être les amis d'Arlette toujours enfermés dans la vision autistique de la lutte pour la prise de conscience politique permettant de parvenir au grand soir (et aux lendemains qui déchantent) et, bien sûr, ceux qui tiennent en permanence à leur confort intellectuel en mettant tant de conditions au changement qu'il serait impossible, habile manière de se dédouaner.
Contrairement à la période des Trente Glorieuses, où il s'agissait d'arracher progressivement des acquis pour les salariés, la réforme, aujourd'hui, peut conduire à les remettre en cause. Ce n'est pas une idée très très récente. Dans les années quatre-vingt, il y avait, autour d'Alain Madelin, des thuriféraires de Mr. Reagan et de Mrs. Thatcher. Aujourd'hui, avec l'élargissement de l'Europe**, le développement accéléré de ces géants que sont la Chine et l'Inde. Mais les plus révolutionnaires revendiquent un repli sur l'Hexagone, abri aussi solide que la maison de paille du premier petit cochon.
Le choix des socialistes est au contraire de construire l'avenir en renforçant les solidarités, pas de se placer dans une logique de recul continu, pied à pied peut-être, mais continu quand même. Car, au final, la logique des théoriciens de droite (les tenants du déclin façon Nicolas Baverez) et celle de l'ultra-gauche est la même : c'est celle du renoncement.
Les défis du réformisme
« de gauche »
La question est bien celle d'affronter les défis de l'avenir (ceux de notre société, ceux de l'économie mondialisée — comme quoi il faut aussi savoir relire le père Marx) dans une logique de cohésion et de justice sociale. C'est ce qu'on pourrait appeler le réformisme radical qui se distingue d'un réformisme mollasson dont la logique serait : affronter les défis de l'avenir tout en préservant la cohésion et la justice sociale. Ne pas être réformiste reviendrait à considérer que le modèle taylorien de l'économie avec ses corollaires (faibles qualifications, logique industrielles de grandes entreprises durables garantissant un emploi lui-même durable et gérant leurs compromis sociaux à la Renault) est toujours une réalité. Rien n'est moins vrai. En regardant dans le rétroviseur constamment, on risque l'accident pour soi et pour les autres. L'exigence vraie est celle de la sécurisation des parcours, plutôt bien prise en compte d'ailleurs dans ces pays nordiques où le réformisme façon social-démocrate s'est toujours porté de manière tranquille... et résolue.
Quel sera le contenu dynamique des réformes : voilà la vraie question dans une société où l'éducation tout au long de la vie devient un constante, où les parcours sont et seront de moins en moins linéaires, où la précarité et la misère ne doivent plus être le contrepoint obligé des changements économiques individuels ou collectifs. (C'est ce qui distingue le réformisme — au sens fort — de la gauche d'un réformisme de rupture à la mode Villepin-Sarkozy.)
Dans une période où la peur de l'avenir domine, où les régressions sociales sont un risque réel et durable, ce qui tourne autour de la thématique de la flexisécurité (flexibilité du travail pour des raisons d'adaptation économique, mais sécurisation des parcours et des situations individuels) est un enjeu réel. L'alternative n'est pas entre le retour en arrière (le travail à la chaîne : un âge d'or ?) et la dislocation des protections avec l'alibi de la compétitivité.
On peut faire le choix d'un discours toujours très à gauche, mais avec une pratique en distorsion. C'est une formule qui a conduit la S.F.I.O. au désastre sous le règne de Guy Mollet. Il s'agit bien de se projeter vers l'avenir pour que soient mises en place des dynamiques de protection pérennes, des sécurités pour les collectifs professionnels et les individus, qui prendront nécessairement d'autres formes que celles du passé et qui n'existent pas encore alors même que les dispositifs traditionnels s'effritent ou atteignent leurs limites. L'avenir est au réformisme... résolu !
* Auquel on pourrait appliquer, en politique, le titre du livre qui l'avait rendu célèbres dans les années soixante : Unsafe at any speed.
** On peut se demander si les référendums français et néerlandais sur l'Europe n'auront pas porté plutôt sur l'élargissement organisé par le traité de Nice (rétroactivement en quelque sorte) que sur les enjeux d'une constitution qui donnait plus de pouvoir(s) au Parlement européen.
09:55 Publié dans Mots & maux politiques, Vie du parti socialiste | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
Mollettisme
par BLOGMESTRE
Guy Mollet, secrétaire général de la SFIO de 1946 à 1969, a toujours eu un positionnement idéologique empreint d'orthodoxie marxiste (en quoi il était bel et bien le fils spirituel de Bracke-Desrousseaux — le père Ours — et le petit-fils de Guesde)... mais une pratique gouvernementale, notamment sur l'Algérie ou la nationalisation du canal de Suez, contestable et contestée dans ses propres rangs. Mollettisme est donc à prendre en mauvaise part.
C'est sur une ligne « de gauche » (explicitement présentée comme de retour à la rigueur doctrinale, au principe de la lutte de classes) que Guy Mollet conquit en 1946 la direction, du parti socialiste SFIO (section française de l'internationale ouvrière : titre, depuis 1905, du parti alors « unifié » de Jaurès et de Guesde) contre Daniel Mayer, secrétaire général du parti clandestin, que soutenait pourtant Blum. Lors des élections de 1956 qui virent le succès du Front républicain, là où l'on attendait à Matignon le radical Mendès-France — avec l'espoir qu'il règle la question algérienne comme il avait su régler celle d'Indochine —, la SFIO revendiqua la présidence du Conseil au motif qu'elle était la première formation de la nouvelle majorité. On sait ce qu'il advint ensuite : un alignement de fait sur les thèses Algérie française et l'aveuglement volontaire, sinon la complicité, sur l'emploi de la torture ; l'expédition de Suez ; le ralliement à de Gaulle en 1958... avec au bout, la création du Parti socialiste autonome (Savary, Depreux, Daniel Mayer). Mais le discours était toujours orthodoxe, quoique teinté d'un anticommunisme logique dans une période ou le PC français était particulièrement inféodé à Moscou (d'où ce propos qu'on prêtait à Guy Mollet : Le parti communiste n'est pas à gauche, il est à l'Est).
Du moins Guy Mollet était-il sincère : la loi-cadre Defferre a ouvert la voie à la décolonisation, la troisième semaine de congés payés a été votée sur l'initiative de son gouvernement, et ce sont deux ministres de son gouvernement, le radical Maurice Faure et le socialiste Christian Pineau, qui ont signé en 1957 le traité de Rome. De même aura-t-il accepté que la SFIO participe à la FGDS (fédération de la gauche démocrate et socialiste) avec les radicaux, l'UDSR, des clubs (dont celui d'Alain Savary) et la Convention des institutions républicaines de François Mitterrand, ce qui ouvra la voie à la candidature unique de gauche de ce dernier face à de Gaulle en 1965 et, d'une certaine manière, au parti socialiste d'Épinay en 1971. Quand, après Épinay, ses amis se retrouvèrent dans la minorité du parti, leur courant reprit le titre de celui des amis de Jean Zyromski dans la SFIO d'avant-guerre, la bataille socialiste qui maintenait la tradition guesdiste. Mais déjà Guy Mollet avait orienté l'essentiel de son activité vers l'OURS et avait déjà annoncé l'abandon de ses mandats électifs à leur terme quand la mort le surprit en 1975.
Il n'en demeure pas moins que le le mollettisme reste synonyme à gauche, et singulièrement dans la gauche non communiste, d'expérience historiquement honteuse se traduisant par un décalage complet entre des ambitions de textes de congrès marquée par l'orthodoxie marxiste et une pratique gouvernementale faite de renoncement aux principes. Tout cela tient dans une formule : guerre d'Algérie.
La question, on l'a vu, n'est pas tant celle de la sincérité ou de l'insincérité personnelle que de cette absence de praxis, pour reprendre une formulation de Lénine, c'est-à-dire de correspondance entre l'analyse théorique et la pratique de l'action politique.
Quel(s) avatar(s) pour le mollettisme aujourd'hui ?
On ne transpose pas l'histoire mécaniquement. Les débats de 1950 ou de 1960 ne sont plus ceux d'aujourd'hui et, à l'évidence, l'appropriation collective des moyens de production et d'échange n'est plus à l'ordre du jour (même au PC). Mais la logique du mollettisme est toujours un risque : celui d'une ligne orthodoxe (on en a connu des exemples, vis-à-vis de Michel Rocard, au congrès de Metz du PS en 1979) suivie d'une pratique pragmatique pour ne pas parler d'un renoncement de fait parce que, justement, la ligne n'était qu'une posture utilisée pour se positionner et qu'elle n'avait pas de réalité : fantôme de théorie faite pour susciter l'enthousiasme des réunions d'avant-congrès et non pour donner un cadre à l'action future.
Aucune motion de congrès ne peut déterminer ce que seront les évènements et la manière dont on pourra y faire face : mais le principe même d'une motion de congrès n'est pas seulement de gagner une majorité (même si cet objectif-là est inscrit dans la règle du jeu). Il est, au travers du débat, de permettre de construire un cadre théorique (et, avec les autres motions, le cadre du débat théorique) ouvrant la voie à la recherche de solutions réelles.
Le réalisme seul pourrait conduire au renoncement ; mais la prise en considération du principe de réalité est indispensable à qui s'inscrit dans une orientation de progrès social qui vise à changer la vie. Car, à brasser de l'air en criant «à gauche toute», on peut tourner si vite qu'on se retrouve au point de départ... ou on tourne partiellement en se retrouvant plus à droite. C'est ainsi qu'on rebaptise des réorientations stratégiques, douloureuses mais sans doute nécessaires (comme en 1983-1984), en parenthèses ou en pauses.
Il est nécessaire qu'il y ait une cohérence entre les propositions et les actes, même si l'on sait que les propositions peuvent correspondre à des orientations plus générales et que leur réalisation est tributaire de la conjoncture. Cet écart ne saurait pourtant être un grand écart : il faut y voir à la fois une des causes des alternances répétées (alors même que le changement implique la continuité et la durée : pas seulement pour une législature ou un mandat présidentiel), mais aussi la persistance du Front national au seuil désespérant où il se trouve encore(1). Si l'on veut profiter de toutes les marges de manœuvre, il convient d'abord de ne pas les ignorer. Dire cela, ce n'est pas renoncer par avance à l'ambition du changement ; c'est à la fois ouvrir un débat sur l'amplitude des marges ou leur nature (débat qu'il ne faut pas réduire, d'un côté ou de l'autre, à des stéréotypes) et se préparer aussi à la recherches des voies et moyens les plus efficaces pour s'attaquer aux barrières qui freinent leur élargissement. Ceux qui foncent dans le mur sont trop souvent tentés d'expliquer qu'il est infranchissable après avoir hâtivement prétendu qu'on pouvait le contourner.
La difficulté est plus grande aujourd'hui qu'hier. Nous ne sommes plus en situation de croissance continue et, face aux nouveaux géants (Chine, Inde), l'idéologie du déclin gagne du terrain. L'élargissement de l'Europe mal préparé, mal expliqué (puisqu'il n'a pas été compris) laisse peser le risque d'une dégradation de situation pour les actifs d'aujourd'hui et leurs enfants (délocalisations). Le vieillissement est un défi pour les systèmes de retraite et de santé (ce qui ne justifie pas, comme ce fut le cas en 2002, qu'on prenne des mesures qui auront des effets très négatifs, en particulier, pour les femmes et ceux — nombreux — qui auront eu des carrières à trous, commencées tardivement de petit boulot en petit boulot, avec des périodes de chômage non indemnisé ou de RMI).
Cela — avec la désespérance sociale d'aujourd'hui — explique sans doute la tentation du rejet, le rêve de l'âge d'or qui se traduit inconsciemment par la volonté d'un repli sur un hexagone dans une logique de noyau dur du programme commun de 1972. Dire qu'on ne veut pas du retour aux politiques libérales est un slogan vide : la vraie politique libérale, dans toute sa splendeur (pour les plus riches) et sa décadence (pour les victimes du système et les services publics qui assurent la cohésion sociale), on l'aurait avec Sarkozy président en 2007. Se faire élire sur un mot d'ordre « à gauche toute » serait se faire élire sur un mot. Pour quel contenu précis ? quelle prise en compte des engagements européens et internationaux ? et surtout : quelle manière (financement compris) d'assumer les engagements pris ?
L'insincérité théorique, voulue ou non, est le mollettisme d'aujourd'hui : c'est sans nul doute le péril le plus grand pour la gauche, parce qu'il est porteur de désespérance populaire, partant, de risques pour la démocratie elle-même.
08:40 Publié dans Mots & maux politiques, Vie du parti socialiste | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note

