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samedi, 08 avril 2006
Social-libéral(isme)
par BLOGMESTRE
«Tout ce que je sais, moi, c'est que je ne suis pas marxiste.»*
— Social-libéral, va !
(*Propos de Marx rapporté par Engels)
Le social-libéral ne s'affiche pas (sauf peut-être Jean-Marie Bockel), il est affiché comme tel.
Social-libéral est l'avatar moderne du révisionniste des débuts du siècles (Bernstein) avec une connotation de social-traître façon années trente (à la joyeuse époque de la tactique dite classe contre classe). Le social-libéralisme est donc l'appellation moderne du révisionnisme, péché mortel comme il se doit depuis les débats qui agitèrent la IIe Internationale dans les années 1900 à propos des positions de Bernstein.
Péché mortel, donc aucune indulgence (plénière ou partielle) possible. Le social-libéral est condamné d'avance : par définition il se veut social (pour l'accompagnement), mais a capitulé face à l'économie libérale et à la toute-puissance du Marché ce qui le disqualifie ad æternam æternum (autrement dit : pour les siècles des siècles). Car on est bien dans la logique de l'excommunication.
L'archétype du social-libéral est Tony Blair avec sa troisième voie. Le parti travailliste anglais n'a jamais été réputé pour être radical, la logique blairiste était de s'écarter du dogme étatique en matière économique. Conséquence inconsciente : le social-libéral est par essence thatchérisé. Peu importe que le Royaume-Uni et la France aient des traditions différentes. Peu importe que Tony Blair ait mis fin au règne des conservateurs et qu'il ait réinjecté massivement de l'argent dans les services publics. Par définition, ici, on n'est pas dans le rationnel mais dans le symbolique. Autrement dit, quand on prononce social-libéral, on pense (très fort) blairiste : le bûcher est d'autant plus proche que, depuis la guerre d'Irak, qui dit Blair dit compagnon de route de George Bush.
Le parti socialiste français n'a jamais caché ses divergences avec le parti travailliste britannique, non seulement eu égard à son alignement atlantiste, mais également sur ses conceptions économiques ou sociales. Cela n'empêche pas d'aucuns de poser benoîtement l'équation PS = social-libéral = Blair.
Déjà Lénine vilipendait les sociaux-démocrates révisionnistes : Bernstein d'abord, Kautsky ensuite (Un pas en avant, trois pas en arrière). Tony Blair est le Kautsky de notre époque. Tous ceux que l'on suspecte d'avoir, sur la chose économique, une vision non coulée dans le moule d'un marxisme primaire (valable pour le discours de congrès mais pas pour la réalité gestionnaire) sont réputés blairistes et donc sociaux-libéraux. Ce sont les Kautsky d'aujourd'hui, qui ne peuvent être classés que dans deux sous-catégories : les traîtres assumés ou les benêts englués sans même le savoir dans l'idéologie blairiste (des sociaux-liblaireaux, en somme).
Car le militant radical navigue fièrement sur l'océan des revendications. Le social-libéral, lui, se voit conseiller d'effectuer un stage d'urgence aux Glénans (il existe plusieurs centres des Glénans en matière de navigation idéologique). Par principe et par définition, le malheureux social-libéral subit un effet de dérive qui le fait accoster sur le littoral risque du grand patronat et de la mondialisation réunies. Il est donc urgent qu'il apprenne à se servir de la bonne boussole. L'ancien modèle de bonne boussole indiquait la seule direction de l'Est (certains militants y ont perdu le Nord). la bonne boussole moderne se borne à indiquer la meilleure manière d'aller à bâbord toute. Aller sans arrêt à gauche est une manière intellectuellement agréable de tourner en rond tout en préservant sa ligne de fond : l'inconvénient est qu'en refusant de pécher on s'empêche ainsi un peu de pêcher. (Ce qui sied tout à fait : ainsi on est sûr de ne pas pêcher en eaux troubles.)
Pris individuellement, le réputé social-libéral peut être un personnage sympathique, s'engager à tel ou tel moment dans un sens qui plaît aux navigateurs patentés. Il n'en porte pas moins la tare originelle que nul baptême n'aura effacée. Encore y a-t-il des nuances : tel ancien Premier ministre partisan du non apparaît aux uns comme un rassembleur possible ; pour les autres (voir ce militant politique professionnel qu'est, depuis bientôt quarante ans, un Alain Krivine bien présent derrière l'avenant sourire du facteur), il est toujours frappé du sceau de l'infamie.
Il reste bien sûr à expliquer un paradoxe absolu. Pourquoi, au sein de la gauche non communiste, la personnalité de Pierre Mendès-France reste-t-elle une référence absolue ? Car cet homme de courage (courage personnel et courage politique) était le symbole même non pas de la rigueur économique en soi, mais d'une attitude intellectuelle rigoureuse en matière économique.
Le discours de Guy Mollet, face à Daniel Mayer en 1946 ou à ce social-libéral avant l'heure qu'était Pierre Mendès-France était sans doute plus à gauche, marqué de cette orthodoxie guesdiste à laquelle était sincèrement attaché le fils spirituel de Bracke-Desrousseaux. Mais c'est Pierre Mendès-France, adversaire résolu de la dérive algérienne du gouvernement élu en 1956 sur le programme du Front républicain, qui a rejoint le parti socialiste autonome en 1958, avec Depreux et Savary.
Il est vrai que Mendès, tout comme Blum, aura peu gouverné. Le prétendu social-libéral commet sans doute le péché majeur : penser qu'il faut pouvoir gouverner de manière durable pour que la lutte contre les inégalités et les transformations sociales elles-mêmes puissent s'inscrire dans la durée sans être remises en cause par une alternance politique en yo-yo. Quelle horreur !
* Trouvé ceci, sur le site de (et par) Laurent Fabius, qui, dans un texte plein d'humour, illustre parfaitement le propos précédent :
« Gentiment, avec force précautions oratoires, un camarade maire prononce pour m’accueillir un long discours où le tact le cède toujours un peu à l’allusion. Il veut me faire comprendre, à moi l’ami Laurent, qu’à son avis, ce que nous autres, les responsables nationaux, nous n’aurions pas compris, c’est que le socialisme n’est pas le libéralisme. Je l’interromps pour lui dire que je veux bien croire que, comme il existe des cercles carrés et des lions à bec, il y a aussi des sociaux-libéraux. Mais n’aspirant pas à une existence aussi improbable, je n’ai jamais su exactement pourquoi certains essayaient de m’accoler ce qualificatif. Ou plutôt, je le comprends parfois trop bien.
« Reste que l’identité socialiste s’est en effet brouillée ; mais pas parce que les gouvernements socialistes ont renié leurs principes. Cette accusation est comme le péché originel : inutile de chercher à s’en défendre. Le plus illustre élu de l’Aude, Léon Blum, l’avait compris dés mai 1936 : alors que son gouvernement de Front Populaire n’était pas encore investi, on l’accusait déjà d’avoir trahi, sur la base de rumeurs concernant un discours d’un quart d’heure prononcé devant des citoyens américains. Ainsi, avait-il répondu, à peine arrivé au bord du pouvoir, le socialisme se renierait déjà. C’est tout de même un peu tôt, messieurs. »
10:15 Publié dans Mots & maux politiques, Vie du parti socialiste | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note




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