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samedi, 08 avril 2006
Réformisme
par BLOGMESTRE
La longue emprise du parti communiste sur la gauche française et, nolens volens, l'empreinte dont il a marqué la société (au point que l'UDR comme feu le RPR avaient un «comité central») ont pesé sur le vocabulaire : il valait mieux être révolutionnaire que réformiste car révolutionnaire, on l'était toujours — quitte à le revendiquer sur le long terme même quand Maurice Thorez affirmait qu'il fallait «savoir terminer une grève» !
C'est que le mot même de social-démocratie n'avait pas bonne presse, même chez les socialistes. L'ombre de Rosa Luxemburg et de Karl Liebknet plane encore. Du réformisme à la trahison, il n'y avait qu'un pas : c'est le ciment du discours trotskyste. D'ailleurs, Le grand Léon savait être un révolutionnaire radical dans les méthodes : il l'a bien montré quand il s'est agi de réprimer la révolte de Cronstadt.
Plutôt Bush que Gore
pour des raisons « de gauche »
On notera d'ailleurs qu'il n'y a plus de gauche révolutionnaire en France (sauf peut-être Lutte Ouvrière) : l'expression la plus courante est celle d'une gauche radicale aux contours à la fois variables et flous, qu'on appellerait mieux gauche protestataire. Or si la gauche, traditionnellement, exerce une fonction tribunicienne (c'est nécessaire aussi), elle ne saurait s'y borner : sauf à justifier, naturellement qu'il vaut mieux un gouvernement de droite bien réactionnaire que de laisser une gauche aussi molle que traîtresse faire pareil sinon pire. Mutatis mutandis, c'est l'argument de Ralph Nader* dont le maintien a permis de faire battre Al Gore et élire George Bush, dont chacun a pu mesurer depuis l'intensité de la fibre environnementale et sociale. La déclinaison hexagonale de la formule pourrait être, pour les mêmes motifs, Plutôt Sarkozy que Strauss-Kahn ou Fabius. L'injure social-démocrate a vieilli : l'épithète social-libéral (à têtes multiples et géométrie variable) la remplace.
Derrière la ligne de partage théorique (les bons révolutionnaires, les vils réformistes), la pratique a cependant été différente. Le Programme pour un gouvernement démocratique et d'union populaire (PCF, 1971, Georges Marchais étant secrétaire général adjoint du Parti) était surtout un catalogue de réformes s'inscrivant plus dans la logiqued' exercice du pouvoir que dans celle de conquête du pouvoir (au sens de prise de pouvoir), selon la formule de Léon Blum. Le Programme commun de gouvernement de 1971 (PCF, PS, MRG) s'inscrivait bien dans cette logique-là, et l'abandon ultérieur, par le PCF, du principe même de la dictature du prolétariat découlait de ce choix stratégique, avec ses heurts, ses malheurs, ses variantes.
C'est d'ailleurs sans doute une ligne de partage entre les communistes et les trotskystes : ceux qui veulent garder les mains blanches (ou plutôt rouges) n'ont pas de main... surtout dans le cambouis. Posture commode pour ceux qui appliquent systématiquement ce grand principe du regretté Pierre Dac : Contre tout ce qui est pour, pour tout ce qui est contre.
Il y a aussi un réformisme
« de droite »
Depuis quelques années, le débat s'est compliqué. Le réformisme n'est plus seulement une méthode de progrès social. Réformer est devenu le maître mot, à droite comme à gauche. Une question comme celle de la réforme de l'État correspond à des réponses qui peuvent être antagonistes. Nos sociétés se sont trouvé confrontées à des défis nouveaux, mais, pour prendre ce seul exemple, l'incontestable vieillissement (qui est individuellement une bonne chose, puisqu'il signifie que nous vivons et vivrons plus longtemps) a conduit à une réforme des retraites particulièrement contestée en 2002. On évoque — et parfois on commence par touches — une réforme du Code du travail dont le contrat «nouvelle embauche» (contrat avec une période d'essai autorisant un licenciement sans justification pendant deux ans) est une illustration.
Nicolas Sarkozy, qui s'affirme sans complexe de droite (ce qui est son droit le plus absolu et, dans une société républicaine où la diversité des opinions est heureusement la règle, correspond à un positionnement tout à fait légitime), se veut, à sa manière, réformiste. L'opposition n'est plus entre les conservateurs d'un côté et, de l'autre, ceux qui veulent changer les choses (changer la vie !) et que séparent (notamment) des divergences de méthode : réformistes ici, révolutionnaires là.
Indépendamment de la manière dont on peut apprécier le fond, le positionnement choisi par Gerhard Schröder était (est) celui des réformes permettant de préserver et de faire évoluer les dispositifs sociaux compte tenu des évolutions de fond de l'économie et de la société.
Qu'on le veuille ou non, tout le monde est devenu réformiste... sauf peut-être les amis d'Arlette toujours enfermés dans la vision autistique de la lutte pour la prise de conscience politique permettant de parvenir au grand soir (et aux lendemains qui déchantent) et, bien sûr, ceux qui tiennent en permanence à leur confort intellectuel en mettant tant de conditions au changement qu'il serait impossible, habile manière de se dédouaner.
Contrairement à la période des Trente Glorieuses, où il s'agissait d'arracher progressivement des acquis pour les salariés, la réforme, aujourd'hui, peut conduire à les remettre en cause. Ce n'est pas une idée très très récente. Dans les années quatre-vingt, il y avait, autour d'Alain Madelin, des thuriféraires de Mr. Reagan et de Mrs. Thatcher. Aujourd'hui, avec l'élargissement de l'Europe**, le développement accéléré de ces géants que sont la Chine et l'Inde. Mais les plus révolutionnaires revendiquent un repli sur l'Hexagone, abri aussi solide que la maison de paille du premier petit cochon.
Le choix des socialistes est au contraire de construire l'avenir en renforçant les solidarités, pas de se placer dans une logique de recul continu, pied à pied peut-être, mais continu quand même. Car, au final, la logique des théoriciens de droite (les tenants du déclin façon Nicolas Baverez) et celle de l'ultra-gauche est la même : c'est celle du renoncement.
Les défis du réformisme
« de gauche »
La question est bien celle d'affronter les défis de l'avenir (ceux de notre société, ceux de l'économie mondialisée — comme quoi il faut aussi savoir relire le père Marx) dans une logique de cohésion et de justice sociale. C'est ce qu'on pourrait appeler le réformisme radical qui se distingue d'un réformisme mollasson dont la logique serait : affronter les défis de l'avenir tout en préservant la cohésion et la justice sociale. Ne pas être réformiste reviendrait à considérer que le modèle taylorien de l'économie avec ses corollaires (faibles qualifications, logique industrielles de grandes entreprises durables garantissant un emploi lui-même durable et gérant leurs compromis sociaux à la Renault) est toujours une réalité. Rien n'est moins vrai. En regardant dans le rétroviseur constamment, on risque l'accident pour soi et pour les autres. L'exigence vraie est celle de la sécurisation des parcours, plutôt bien prise en compte d'ailleurs dans ces pays nordiques où le réformisme façon social-démocrate s'est toujours porté de manière tranquille... et résolue.
Quel sera le contenu dynamique des réformes : voilà la vraie question dans une société où l'éducation tout au long de la vie devient un constante, où les parcours sont et seront de moins en moins linéaires, où la précarité et la misère ne doivent plus être le contrepoint obligé des changements économiques individuels ou collectifs. (C'est ce qui distingue le réformisme — au sens fort — de la gauche d'un réformisme de rupture à la mode Villepin-Sarkozy.)
Dans une période où la peur de l'avenir domine, où les régressions sociales sont un risque réel et durable, ce qui tourne autour de la thématique de la flexisécurité (flexibilité du travail pour des raisons d'adaptation économique, mais sécurisation des parcours et des situations individuels) est un enjeu réel. L'alternative n'est pas entre le retour en arrière (le travail à la chaîne : un âge d'or ?) et la dislocation des protections avec l'alibi de la compétitivité.
On peut faire le choix d'un discours toujours très à gauche, mais avec une pratique en distorsion. C'est une formule qui a conduit la S.F.I.O. au désastre sous le règne de Guy Mollet. Il s'agit bien de se projeter vers l'avenir pour que soient mises en place des dynamiques de protection pérennes, des sécurités pour les collectifs professionnels et les individus, qui prendront nécessairement d'autres formes que celles du passé et qui n'existent pas encore alors même que les dispositifs traditionnels s'effritent ou atteignent leurs limites. L'avenir est au réformisme... résolu !
* Auquel on pourrait appliquer, en politique, le titre du livre qui l'avait rendu célèbres dans les années soixante : Unsafe at any speed.
** On peut se demander si les référendums français et néerlandais sur l'Europe n'auront pas porté plutôt sur l'élargissement organisé par le traité de Nice (rétroactivement en quelque sorte) que sur les enjeux d'une constitution qui donnait plus de pouvoir(s) au Parlement européen.
09:55 Publié dans Mots & maux politiques, Vie du parti socialiste | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note




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