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samedi, 08 avril 2006
Mollettisme
par BLOGMESTRE
Guy Mollet, secrétaire général de la SFIO de 1946 à 1969, a toujours eu un positionnement idéologique empreint d'orthodoxie marxiste (en quoi il était bel et bien le fils spirituel de Bracke-Desrousseaux — le père Ours — et le petit-fils de Guesde)... mais une pratique gouvernementale, notamment sur l'Algérie ou la nationalisation du canal de Suez, contestable et contestée dans ses propres rangs. Mollettisme est donc à prendre en mauvaise part.
C'est sur une ligne « de gauche » (explicitement présentée comme de retour à la rigueur doctrinale, au principe de la lutte de classes) que Guy Mollet conquit en 1946 la direction, du parti socialiste SFIO (section française de l'internationale ouvrière : titre, depuis 1905, du parti alors « unifié » de Jaurès et de Guesde) contre Daniel Mayer, secrétaire général du parti clandestin, que soutenait pourtant Blum. Lors des élections de 1956 qui virent le succès du Front républicain, là où l'on attendait à Matignon le radical Mendès-France — avec l'espoir qu'il règle la question algérienne comme il avait su régler celle d'Indochine —, la SFIO revendiqua la présidence du Conseil au motif qu'elle était la première formation de la nouvelle majorité. On sait ce qu'il advint ensuite : un alignement de fait sur les thèses Algérie française et l'aveuglement volontaire, sinon la complicité, sur l'emploi de la torture ; l'expédition de Suez ; le ralliement à de Gaulle en 1958... avec au bout, la création du Parti socialiste autonome (Savary, Depreux, Daniel Mayer). Mais le discours était toujours orthodoxe, quoique teinté d'un anticommunisme logique dans une période ou le PC français était particulièrement inféodé à Moscou (d'où ce propos qu'on prêtait à Guy Mollet : Le parti communiste n'est pas à gauche, il est à l'Est).
Du moins Guy Mollet était-il sincère : la loi-cadre Defferre a ouvert la voie à la décolonisation, la troisième semaine de congés payés a été votée sur l'initiative de son gouvernement, et ce sont deux ministres de son gouvernement, le radical Maurice Faure et le socialiste Christian Pineau, qui ont signé en 1957 le traité de Rome. De même aura-t-il accepté que la SFIO participe à la FGDS (fédération de la gauche démocrate et socialiste) avec les radicaux, l'UDSR, des clubs (dont celui d'Alain Savary) et la Convention des institutions républicaines de François Mitterrand, ce qui ouvra la voie à la candidature unique de gauche de ce dernier face à de Gaulle en 1965 et, d'une certaine manière, au parti socialiste d'Épinay en 1971. Quand, après Épinay, ses amis se retrouvèrent dans la minorité du parti, leur courant reprit le titre de celui des amis de Jean Zyromski dans la SFIO d'avant-guerre, la bataille socialiste qui maintenait la tradition guesdiste. Mais déjà Guy Mollet avait orienté l'essentiel de son activité vers l'OURS et avait déjà annoncé l'abandon de ses mandats électifs à leur terme quand la mort le surprit en 1975.
Il n'en demeure pas moins que le le mollettisme reste synonyme à gauche, et singulièrement dans la gauche non communiste, d'expérience historiquement honteuse se traduisant par un décalage complet entre des ambitions de textes de congrès marquée par l'orthodoxie marxiste et une pratique gouvernementale faite de renoncement aux principes. Tout cela tient dans une formule : guerre d'Algérie.
La question, on l'a vu, n'est pas tant celle de la sincérité ou de l'insincérité personnelle que de cette absence de praxis, pour reprendre une formulation de Lénine, c'est-à-dire de correspondance entre l'analyse théorique et la pratique de l'action politique.
Quel(s) avatar(s) pour le mollettisme aujourd'hui ?
On ne transpose pas l'histoire mécaniquement. Les débats de 1950 ou de 1960 ne sont plus ceux d'aujourd'hui et, à l'évidence, l'appropriation collective des moyens de production et d'échange n'est plus à l'ordre du jour (même au PC). Mais la logique du mollettisme est toujours un risque : celui d'une ligne orthodoxe (on en a connu des exemples, vis-à-vis de Michel Rocard, au congrès de Metz du PS en 1979) suivie d'une pratique pragmatique pour ne pas parler d'un renoncement de fait parce que, justement, la ligne n'était qu'une posture utilisée pour se positionner et qu'elle n'avait pas de réalité : fantôme de théorie faite pour susciter l'enthousiasme des réunions d'avant-congrès et non pour donner un cadre à l'action future.
Aucune motion de congrès ne peut déterminer ce que seront les évènements et la manière dont on pourra y faire face : mais le principe même d'une motion de congrès n'est pas seulement de gagner une majorité (même si cet objectif-là est inscrit dans la règle du jeu). Il est, au travers du débat, de permettre de construire un cadre théorique (et, avec les autres motions, le cadre du débat théorique) ouvrant la voie à la recherche de solutions réelles.
Le réalisme seul pourrait conduire au renoncement ; mais la prise en considération du principe de réalité est indispensable à qui s'inscrit dans une orientation de progrès social qui vise à changer la vie. Car, à brasser de l'air en criant «à gauche toute», on peut tourner si vite qu'on se retrouve au point de départ... ou on tourne partiellement en se retrouvant plus à droite. C'est ainsi qu'on rebaptise des réorientations stratégiques, douloureuses mais sans doute nécessaires (comme en 1983-1984), en parenthèses ou en pauses.
Il est nécessaire qu'il y ait une cohérence entre les propositions et les actes, même si l'on sait que les propositions peuvent correspondre à des orientations plus générales et que leur réalisation est tributaire de la conjoncture. Cet écart ne saurait pourtant être un grand écart : il faut y voir à la fois une des causes des alternances répétées (alors même que le changement implique la continuité et la durée : pas seulement pour une législature ou un mandat présidentiel), mais aussi la persistance du Front national au seuil désespérant où il se trouve encore(1). Si l'on veut profiter de toutes les marges de manœuvre, il convient d'abord de ne pas les ignorer. Dire cela, ce n'est pas renoncer par avance à l'ambition du changement ; c'est à la fois ouvrir un débat sur l'amplitude des marges ou leur nature (débat qu'il ne faut pas réduire, d'un côté ou de l'autre, à des stéréotypes) et se préparer aussi à la recherches des voies et moyens les plus efficaces pour s'attaquer aux barrières qui freinent leur élargissement. Ceux qui foncent dans le mur sont trop souvent tentés d'expliquer qu'il est infranchissable après avoir hâtivement prétendu qu'on pouvait le contourner.
La difficulté est plus grande aujourd'hui qu'hier. Nous ne sommes plus en situation de croissance continue et, face aux nouveaux géants (Chine, Inde), l'idéologie du déclin gagne du terrain. L'élargissement de l'Europe mal préparé, mal expliqué (puisqu'il n'a pas été compris) laisse peser le risque d'une dégradation de situation pour les actifs d'aujourd'hui et leurs enfants (délocalisations). Le vieillissement est un défi pour les systèmes de retraite et de santé (ce qui ne justifie pas, comme ce fut le cas en 2002, qu'on prenne des mesures qui auront des effets très négatifs, en particulier, pour les femmes et ceux — nombreux — qui auront eu des carrières à trous, commencées tardivement de petit boulot en petit boulot, avec des périodes de chômage non indemnisé ou de RMI).
Cela — avec la désespérance sociale d'aujourd'hui — explique sans doute la tentation du rejet, le rêve de l'âge d'or qui se traduit inconsciemment par la volonté d'un repli sur un hexagone dans une logique de noyau dur du programme commun de 1972. Dire qu'on ne veut pas du retour aux politiques libérales est un slogan vide : la vraie politique libérale, dans toute sa splendeur (pour les plus riches) et sa décadence (pour les victimes du système et les services publics qui assurent la cohésion sociale), on l'aurait avec Sarkozy président en 2007. Se faire élire sur un mot d'ordre « à gauche toute » serait se faire élire sur un mot. Pour quel contenu précis ? quelle prise en compte des engagements européens et internationaux ? et surtout : quelle manière (financement compris) d'assumer les engagements pris ?
L'insincérité théorique, voulue ou non, est le mollettisme d'aujourd'hui : c'est sans nul doute le péril le plus grand pour la gauche, parce qu'il est porteur de désespérance populaire, partant, de risques pour la démocratie elle-même.
08:40 Publié dans Mots & maux politiques, Vie du parti socialiste | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note




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