« Réformisme | Page d'accueil | Social-libéral(isme) »
samedi, 08 avril 2006
Du radicalisme à la radicalité
Le Trésor de la langue française informatisé n'ignore pas radical, adjectif et nom dont le premier sens est qui est relatif à la racine, à l'essence de quelque chose (ce qu'on retrouve, si l'on s'intéresse au vocabulaire, dans le radical d'un mot). Mais c'est au deuxième sens donné par le TLFi que nous nous intéresserons : Complet, total, absolu; sans exception ou atténuation, avec une évolution vers le sens qui va jusqu'au bout de chacune des conséquences impliquées par le choix initial. C'est ce qui explique sans doute la longévité historique de ce terme polysémique.
Le Dictionnaire historique de la langue française (sous la direction d'Alain Rey, éd. Le Robert) retrace l'évolution de ce terme. En 1786, on trouve trace au Royaume-Uni, à partir de l'expression radical reform, pour désigner en mauvaise part (à l'origine) et en 1820 les membres du parti libéral partisans d'une réforme démocratique totale. Et c'est avec ce sens que le mot est passé dans le vocabulaire français en 1831, avec quarante ans d'avance sur la IIIe République.
Mais c'est à ses débuts (1881) qu'il a connu un essor certain avec le partage du parti républicain entre opportunistes soucieux de stabiliser la République (et de ne pas mettre en péril l'ordre social) et radicaux désireux de voir appliquer le programme originel (notamment la suppression du Sénat). La montée du mouvement socialiste repoussa les radicaux vers le centre-gauche. Encore aura-t-il connu une certaine diversité dont témoigne le titre originel lors de la création formelle du parti en 1901 : parti républicain-radical et radical-socialiste.
Entre un Jean Zay, ministre de l'Éducation nationale du gouvernement de Front populaire assassiné par la Milice de Vichy, un Pierre Mendès-France, courageux décolonisateur, d'une part, et, d'autre part, un Edgar Faure, très modéré président du Conseil sous la IVe République, rallié sous la Ve République à de Gaulle et Pompidou, on mesure bien l'écartèlement progressif de ce parti.
La séparation définitive est intervenue en octobre 1972. Jean-Jacques Servan-Schreiber voulait accrocher le parti au centre en créant un Mouvement réformateur avec principalement le Centre démocrate de Jean Lecanuet. Cette stratégie centriste, avec comme un avant-goût d'UDF sous Giscard, avait recueilli une courte majorité au comité directeur (48 voix contre 41). Ceux des radicaux qui restaient fidèles à la gauche fondèrent alors le mouvement des radicaux de gauche (MRG), aujourd'hui parti radical de gauche (tandis que la parti radical dit «valoisien» est devenu un parti associé à l'UMP). C'est sous la présidence de Jean-Jacques Servan-Schreiber que le vieux parti radical (dit valoisien) eut son titre le plus long : parti républicain-radical et radical-socialiste réformateur. (JJSS, ministre des réformes du premier gouvernement de la présidence Giscard, fut lui-même réformé après deux semaines d'exercice pour avoir publiquement contesté les essais nucléaires à Mururoa).
Bref, la notion de radicalité s'est donc éloignée du parti radical avec le temps et il faut bien dire que, dans le couple PCF/PS des temps de l'Union de la gauche d'après Épinay et des moments heureux du programme commun, le MRG apparaissait comme une caution modérée dont l'influence restait au demeurant réelle dans le Sud-Ouest. Et pourtant, radical reprend du service dans son sens premier (radicalement, quoi !).
Du radicalisme politique, il reste quelques grandes figures historiques : Gambetta, Clemenceau, Mendès-France. Mais, pour en revenir à Mendès (qui fut du PSU et en fut même député, à Grenoble, jusqu'en 1968), la référence n'était pas la gauche la plus extrême. Aujourd'hui encore, le radical de gauche ne se sent guère proche de la gauche radicale !
Pourquoi le mot est-il revenu à la mode ? Peut-être parce qu'après bien des désillusions (à commencer par celles des ex-maoïstes), la dislocation rapide de l'Empire soviétique a mis, nolens volens, du plomb dans l'aile à la notion de révolution. Rares sont ceux qui n'ont pas encore remarqué que la mythique révolution cubaine, comme son chef, a mal vieilli. Du coup le vieux (faux-)débat bons révolutionnaires/ méchants réformistes ne peut plus se poser dans les mêmes termes. Et puis les contours entre la gauche et l'extrême-gauche sont devenus plus flous.
LO veut bien s'allier à la LCR à condition de ne pas cautionner les traîtres du PCF. La LCR veut bien faire des choses avec le PCF et les altermondialistes à condition de ne pas cautionner le PS — ou sa majorité, ou certains des partisans du non au référendum sur la constitution européenne qui lui sont suspects (suivez mon regard dans la direction de Grand-Quevilly).
Tout cela est bel et bon : cela change de la période d'après-1968 où les services d'ordre de la Ligue et du PCF se bastonnaient joyeusement et où les agressions physiques (au détriment des trotskystes, surtout) étaient la norme. Mais bon, il y a une nébuleuse de la gauche radicale (qui n'est pas radicale de gauche), avec une pincée de José Bové et deux pincées d'Attac (et quelques débats aussi internes que vifs — mais c'est une autre affaire).
On notera d'ailleurs que cette radicalité s'exprime alors même que l'idée de révolution recule (rien de plus radical qu'une révolution, tant qu'on n'en a pas fait le tour). Nos radicaux d'aujourd'hui n'envisagent plus de grand chambardement : l'idée qui domine est celle du changement ou de la résistance impulsé par le mouvement social lato sensu. Elle aura un avantage : mieux nous permettre de nous comprendre avec les Américains pour qui un radical l'est au sens courant du dictionnaire plus que dans son acception politique traditionnelle, façon IIIe ou IVe République.
Il n'empêche. Le spectre de 2002 nous hante encore. C'est pourquoi le parti socialiste élabore un projet alternatif, durable à la politique actuelle. Il n'y a évidemment rien à attendre d'une extrême-gauche qui fera prévaloir, elle, son appellation radicale contrôlée (avec label rouge, naturellement), au risque de chercher à nous replacer dans une situation où le Napoléon de la place Beauvau se verrait ouvrir un boulevard face au démagogue de Saint-Cloud.
Et pourtant, avec le Napoléon de la place Beauvau qui veut plus de réformes, on aurait droit, dans le domaine social, à des régressions réellement radicales !
P.-S. (C'est de circonstance). Sur la notion de réformisme radical, voir ce document.
10:00 Publié dans Mots & maux politiques | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note


Les commentaires sont fermés.